Quatre des filles (soit dit en passant si je ne cite jamais leurs noms ce n'est ni du snobisme mal place ni de l'indifference, mais tout simplement du au fait qu'elles ne savent pas forcement que je tiens ce blog, donc je les laisse anonyme) sont parties a Goa, profitant des trains de nuits pour se faire un week end prolonge du samedi soir au jeudi matin. Elles avaient besoin de changer d'air, l'une trainait encore des restes de maladie, et le fait que nous soyons 6 leur permettait de partir s'aerer et visiter sans abandonner le navire, puisque nous restons a deux, pour aller au bidonville pendant leur abscence (en echange de quoi elles nous remplaceront pour que nous ayons deux journees pleines pour visiter Mumbai a leur retour).
Nous sommes donc a deux dans l'appart, dont les problemes de plomberie ont ete resolus, contre toute attente. Ce n'est pas que nous n'avions pas confiance dans le plombier, mais pendant les deux heures qu'il a passe dans notre appart, tres nonchalant et decontract, essayant de nous expliquer ses manoeuvres dans un anglais (plus qu') approximatif, notre perplexite, et notre peur de ne jamais en sortir n'ont fait que grandir.
Il a debarque comme la veille, a peine plus equipe : deux pinces et un bidon d'acide chlorhydrique (aux grands maux), bidon (qui fumait litteralement a peine ouvert) qu'il a consciencieusement vide dans les waters, avec un chiffon en guise de protection sur la bouche et pieds nus, bonjour la securite...
Bref, apres moult manoeuvres incomprehensibles, sucitant beaucoup d'apprehension chez nous, le probleme est resolu. Ouf.
A deux, l'appart est plus vivable, nous avons fait bruler de l'encens partout, reussi a obtenir un semblant de proprete dans les salles de bains, et meme -bonheur supreme- reussit a faire une lessive qui ne sente pas le moisi. Hourrah.
Aujourd'hui, nous sommes donc allees en equipe assez reduite au bidonville, ou nous avons croise les etudiants dentaires qui commencaient leur tournee aussi (demain mobilisation generale pour que la distribution de brosses a dents se passe sans trop de heurts), et nous sommes parties arpenter les allees. Il pleut moins ces deux derniers jours, et les chemins sont un peu plus pratiquables (on en sort tout du moins avec un peu moins de boue sur les jambes).
Nous ne reussissons pas a retrouver les deux plaies que l'on souhaitait principalement suivre (une brulure a la jambe chez un pere de famille, absent aujourd'hui, on espere le trouver demain, et la petite fille avec l'entaille au front dont j'ai parle dans un message anterieur), alors nous nous aventurons dans de nouvelles petites contres-allees, un peu au hasard, entourees de gamins, qui, comme d'hab', viennent nous serrer la main, echanger quelques mots, faire soigner un bobo, ou nous attirer chez eux.
Pas de vrai drame aujourd'hui, pas de choses trop dures, meme si je ne m'habitue pas a ces regards lorsqu'apres qu'on nous ai montre des plaques, des lesions anciennes, reclame de la pommade pour ceci ou cela, il nous faille repondre -et expliquer- Non desolee, pas de pommade, pas de medicaments lourds, bandages, soins, mais pas medicaments... Tomorow ? Non, pas tomorow, pas demain, ni apres demain, voila, je ne peux pas, j'aimerai, mais je ne peux pas.
Finalement, apres avoir masse un dos douloureux -plein de noeuds, heureusement l'autre fille s'y connait en massage, et avoir explique par gestes, en anglais plus ou moins bien traduit par une gamine, comment le fait de se tenir droit pouvait soulager (tres credible venant de moi, qui suis en ce moment meme totalement avachie sur la chaise devant l'ordinateur), bande quelques plaies -on devient des expertes en tulle gras-compresses-bandage, des gamines nous attirent chez elles.
On s'installe donc, sous l'oeil bienveillant de la mere occupee a enfiler des perles -elles sous-traitent en fabriquant des colliers, boucles d'oreilles etc-, les gamines repoussent leur propre travail, et entreprennent de nous decorer la paume de nos mains gauches au henne. Le trace est un peu hesitant, mais qu'importe, ce moment a l'abri dans leur petite maison, a chanter des chansons en francais, et a communiquer par langage des signes, pendant qu'elles nous peinturluraient les mains, ca n'a pas de prix.
Resultat, j'ai sur ma paume, en dessous des fioritures de rigueur, ce qui est sense etre une tete d'aigle, mais qui, il faut bien le dire, ressemble furieusement a une tete de pigeon -le fleau universel des villes, il y en a partout, meme ici-, et qui va me rester trois bonnes semaines. Mais, bizarrement, j'en suis tres heureuse.
Nous sommes rentrees du bidonville sans avoir vu le temps passer, et terminant sur une note positive, c'est apaisant et agreable, parce que notre presence ici se justifie par ces echanges a demi mots, qui nous enchantent autant que les enfants. Et de nouveau, la meme question revient mais que penser de tout cela, de notre presence ici, ou meme, que penser de leur vie. C'est miserable, mais il y a la solidarite (c'est du moins l'impression que l'on a), un tissu social tres soude, les gamins veillant les uns sur les autres et surveilles d'un oeil par un peu toutes les femmes restant a la maison. Alors quoi ? Le bonheur malgre la misere, c'est un peu cliche non, et c'est peut etre uniquement une impression qu'on se fabrique nous meme, pour mieux dormir la nuit.
Et alors que j'en suis la de mes reflexions, tandis que nous marchons vers la sortie du bidonville, je tourne la tete, et une gamine se fait battre par sa mere, il faut serrer les dents et passer sans rien dire, nous sommes occidentales et nous n'avons pas de jugements a emettre, pas a nous imiscer dans tout cela, alors chut.
Mais cette scene entrevue n'est que l'echo de nos interrogations, Heureux, Malheureux, possible ou pas de s'en sortir, nature des relations familiales et communautaires...
On regagne l'appart les mains en fete (vive le henne), et le coeur un peu trouble, comme toujours.
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