Voila le debut de notre cinquieme jour a Goregaon, nom de la banlieue de Bombay ou nous logons -juste a cote de Malad ou se situe le bidonville.
Notre premier apres midi de "travail" veritable dans le bidonville a malgre tout ete un choc. On a beau etre prepare, savoir qu'il y a des choses qui depassent notre competence et pour lesquelles on ne peut -dans le meilleur des cas- que proposer une orientation vers un medecin, savoir qu'il y a des choses qui seraient soignees en France, pour lesquelles on a meme les traitements a portee de main (pour les mycoses par exemple), mais qu'il est vain de les appliquer : Meme si nous arrivions a faire suivre rigoureusement le traitement pendant trois semaines, vu l'humidite ambiante et l'abscence de soins le reste de l'annee, ca ne servirai au final a rien.
Bref on a beau savoir tout cela, se l'etre repete avant de partir, il y a un fosse entre la theorie et la realite crue qu'on se prend de plein fouet. Il y a ces gosses qui viennent se faire chouchouter pour un bobo ridicule -on desinfecte et on apprend a dire non aux demandes de bandages ou de pansements excessifs, ou a ne pas en mettre aux gosses n'ayant aucune chaussure ni sandale-, d'autre avec des plaies plus importantes (enorme entaille au front, blessure encrassee sous la plante du pied), et qu'on parvient egalement a panser (nettoyer la plaie du pied, enlever la peau morte, renettoyer, betadiner, appliquer un bon bandage sur un tule gras, porter le gosse jusqu'a chez lui avec pour consigne de garder le bandage propre ce soir, et de porter ses sandales pour revenir faire soigner sa plaie le lendemain... tout cela recompense par la satisfaction de, en repassant devant sa 'maison' en partant du bidonville, voir l'enfant assit a l'interieur agiter la main et montrer son pied, toujours propre...).
Les gamins qui viennent pour avoir de l'attention et avec lesquels on joue en se comprenant a demi mot vu leur anglais precaire.
Il y a aussi des adultes que l'on peut aider, evidemment, les plaies aux pieds, encore, des brulures etc, meme s'ils viennent moins spontanement vers nous et qu'il faut arpenter le bidonville en attendant d'etre heles par eux.
Mais toutes les belles theories sur nos moyens limites, ne sont d'aucune protection quand il faut reconnaitre notre impuissance devant la multitude de maladies dermatos que viennent nous montrer les femmes, ou de brulures vraiment graves, ou meme lorsque l'on doit expliquer qu'on ne peut rien pour les mycoses.. C'est tres dur a faire, psychologiquement, reconnaitre notre impuissance, et devoir leur expliquer, avec le vague sentiment de les trahir, eux qui croient tant en nous... D'autant plus que parfois la traduction ne semble pas fonctionner vraiment, et nous continuons a soigner d'autres avec de grands yeux poses sur nous, avec en eux, la question muette et pourquoi pas moi, hein ?. La solution de facilite serai presque de faire quelque chose de symbolique, une pseudo desinfection, ou un lavage au serum phy, mais ce serai malhonnete, hypocrite, uniquement dans un but de nous tranquiliser nous... Et faire cela serai bien plus grave que d'admettre "non, desolee, je ne peux pas".
Je sais pas si ca passe bien par les mots, ca peut paraitre derisoire, quelque part, d'autant plus que nous le savions avant de venir, que nous en avions conscience. Et qu'evidemment, personne n'attend de nous que nous soignons des choses hors de nos competence, evidemment on est limites et ce n'est pas notre faute.... Mais il y a quand meme un gout amer, un sentiment d'abandon, de trahison... Mais on aspire aussi a devenir soignant pour fuir l'impuissance, et la, maintenant, elle nous revient en pleine face.
Donc avant-hier soir, apres cette premiere apres midi de soins, nous etions un peu sonnees, toutes plus ou moins. Neanmoins, en depit de tout ce que j'ai dit plus haut, je reste intimement persuadee que nous servons a quelque chose (et je ne crois pas me mentir a moi meme), meme au dela de la bobologie d'enfant ou des pansements de plaies "faciles". Comme je l'ai dit dans le precedent message, je pense vraiment que la mobilisation autour du bidonville, de tant d'etudiants (il y a une equipe de toulousains dentaires aussi), ce reseau de parainage qui ne cesse de grandir, les contacts avec l'exterieur, des occidentaux qui viennent de loin, tout ca cree une dynamique positive, reconfortante pour les gens du bidonville, et, au final, esperons-le, aide certains (au moins les parainnes) a tendre vers une vie un peu meilleure.
Hier matin, nous sommes parties tot pour Mumbai, et pour une fois, avons beni la segregation par le sexe dans les trains indiens : Les wagons etaient bondes au dela de l'entendement. A cote le metro aux heures de pointe, c'est une aimable plaisanterie. Il n'y a pas de portes aux wagons, et des grappes d'hommes s'accrochent aux barres en fer et debordent sur les cotes... Les wagons pour femmes sont bondes mais moins, et au moins se sent on en securite.
Mumbai, hier, c'etait juste pour acheter des timbres, changer des travellers pour certaines, et prendre des renseingnements pour les filles, qui, profitant du fait que notre groupe est important, veulent partir quelques jours (un week end prolonge) en tourisme, sans pour autant abandoner le bidonville, puisque d'autres (dont moi, fatiguee de l'itinerance), resteront a Goregaon...
Au detour d'une rue, nous sommes tombees sur la mer, demontee -je l'ai dit, le temps n'est pas au beau fixe-, et nous attrapons une bonne saucee.
L'apres midi, nous arrivons au bidonville sous des trombes d'eau, en groupe reduit (4, car deux filles, crevees, etaient restees a l'appart') et courons nous mettre a l'abri sous les baches -fuyant un peu- qui protegent le banc ou nous nous installons habituellement. Enfin, "courir" n'est qu'une figure de style, puisque pour atteindre ce banc, il nous faut gravir la colline, par des chemins terreux et pierreux ruisselants d'eau et de boue, contourner les flaques les plus importantes -ou les plus sales-, et serrer les mains des gamins pas tellement troubles par les elements.
La pluie ayant douche quelques enthousiasmes, malgre tout, notre apres midi est plus tranquille au point de vue de soins que la veille, rien qui ne depasse notre competence -sauf une ou deux plaies pour lesquelles nous etions a court de materiel et que nous avons panses sommairement avec pour consigne de revenir le lendemain... Je connais deux mots de l'hindi local "Dukbai" (ca fait mal) et "Kal Ana" (reviens demain). Sans oublier le fameux "didi". Didi what is your name ? Didi, Dukbai ! Didi Bandage ! Didi Anlo ?
Au bout d'un peu plus d'une heure, plus de candidats serieux a des soins, nous nous transformons en GO/monture pour gamins/fronts a decorer (je ne sais pas pourquoi, mon point rouge hindous applique par le premier gamin degenere vite en plaque rouge sur le font consencieusement etalee par tous les autres).
On sort de la epuises, mais heureuses, leur vivacite et leurs rires aidant a faire oublier l'amertume des "non, je ne peux pas". Je sais, c'est cliche, mais c'est vrai.
Voila un peu notre quotidien...
Il pleut encore ce matin, on espere une acalmie bientot, d'autant plus que les lessives mettent une eternite a secher et du coup mes fringues sensees etre propres puent le moisi... Ah il y a des choses que je vais etre heureuse de retrouver en France !

Commentaires